Les politiques européennes de sécurité et le défi des migrations

Vincent Badinier – Junior Analyst
 
Les migrations correspondent aux déplacements des populations d’un pays vers un autre puisque le statut de migrant s’applique à une personne née dans un pays et vivant dans un autre pour une période supérieure ou égale à un an[1]. Celles-ci nécessitent le passage de frontières, ce que les États tentent de gérer puisque certaines sont voulues (notamment pour des besoins de main-d’œuvre) et d’autres le sont moins à savoir les migrations clandestines.
 
Cependant, ces dernières sont difficiles à gérer, principalement lorsque les flux migratoires sont de plus en plus importants. Si les États-membres de l’Union Européenne contrôlent leurs frontières, l’espace Schengen implique en revanche la libre circulation des personnes, en plus de celle des marchandises et des capitaux. Le contrôle des flux migratoires est plus important aux frontières extérieures de l’Union Européenne, notamment en partenariat avec l’agence européenne Frontex. Il est donc nécessaire de se demander en quoi les migrations massives à destination de l’Europe ébranlent-elles les politiques européennes de sécurité et posent un véritable défi humanitaire ?
 
Les migrations sont importantes et mettent à mal les politiques en vigueur. Elles entraînent également un enjeu en matière de lutte contre le terrorisme et contre l’immigration clandestine. Enfin, elles posent un dilemme sécuritaire puisque les besoins de sécurité affrontent l’enjeu humanitaire lié aux migrations.

Des migrations importantes : perturbation des politiques en vigueur

Les migrations s’expliquent par plusieurs raisons : économiques, culturelles, géographiques, mais aussi en cas de conflit dans le pays dans lequel les migrants résidaient. C’est notamment le cas de la Syrie, de l’Irak, mais aussi des pays de la Corne de l’Afrique (Soudan, Somalie et Érythrée). Ces pays sont, depuis 2012, les pays d’origine principaux des flux de migrants auxquels l’Europe doit faire face. Il existe ainsi plusieurs routes pour accéder à l’Europe, qui passent principalement par la Turquie, mais également par le sud de l’Europe (via la Libye pour les migrants venant de l’Afrique) où les routes évoluent en fonction des possibilités de passage[2]. C’est notamment ce qui explique les relations plus ou moins tendues entre certains États-membres de l’Union Européenne mais aussi entre l’institution internationale et la Turquie puisque cette dernière devrait être, selon l’Union Européenne, le premier filtre des migrants.
 
Face au caractère massif des migrations depuis 2012, certains États-membres de l’Union Européenne et de l’espace Schengen ont décidé de rétablir un contrôle temporaire à leurs frontières. C’est notamment le cas de la France, de l’Autriche, de la Hongrie et d’autres choisissant un contrôle partiel à certaines de leurs frontières. Pour faire face, certains ont également choisi la construction d’un mur ou d’un barrage à leurs frontières. C’est le choix qu’a fait la Hongrie pour sa frontière Sud, et c’est également celui fait par un État non-membre de l’espace Schengen, la Bulgarie pour sa frontière avec la Turquie.
 

Quels enjeux en matière de lutte contre le terrorisme

Concernant ces migrations, des risques peuvent apparaître. Le premier évoqué par beaucoup de personnalités politiques est celui du terrorisme. Depuis 2012, les attentats terroristes se multiplient en Europe. En France, depuis les attaques perpétrées par Mohamed Merah, les attentats se succèdent, avec notamment ceux contre Charlie Hebdo le 6 Janvier 2015, la prise d’otage à l’Hyper Cacher le 7 Janvier 2015, ainsi que l’attentat au Bataclan le 13 Novembre 2015 ou encore celui de Nice le 14 Juillet 2016[3]. Les instigateurs de ces attentats se revendiquent pour la plupart de l’Organisation État Islamique (OEI). L’OEI se situe aussi bien en Irak qu’en Syrie.
 
Sur les six millions de personnes déplacées, quatre millions sont parties à l’étranger[4]. L’OEI fait donc l’objet d’une coalition internationale pour lutter contre son expansion à travers des missions de bombardements. Plusieurs pays de l’Union Européenne participent à celle-ci, ce qui explique que ces derniers soient cités comme des cibles prioritaires par l’OEI. Le risque redouté par les pays européens est alors celui de voir arriver sur leur territoire des terroristes potentiels mêlés aux migrants fuyant la guerre dans leur pays. De plus, des jeunes européens partent rejoindre les rangs de l’OEI puisqu’ils seraient environ 5 000 jeunes, dont 1 200 à 1 500 Français[5].
 
La Conférence ministérielle euro-méditerranéenne de Barcelone de 1995 prévoyait «un partenariat global euro-méditerranéen pour faire de toute la Méditerranée un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité au moyen d’un renforcement du dialogue politique et de sécurité, d’un partenariat économique et financier et d’un partenariat social, culturel et humain»[6]. En collaboration avec des États non-membres, l’Union Européenne opère ainsi à un véritable contrôle. C’est notamment ce que souligne Didier Bigo qui estime que l’Union Européenne se tourne de plus en plus vers les contrôles aux frontières, la surveillance discrète des migrants ainsi que l’échange des données[7]. En effet, les accords de coopération et de sécurité au sein de l’Union Européenne supposent en particulier la coopération entre les services de police et de renseignement. Selon lui, celle-ci intègre de plus en plus d’acteurs, n’appartenant pas nécessairement à des États de l’Union Européenne puisque cette coopération se fait en partenariat avec les États-Unis[8].
 
L’Union Européenne veut alors lutter contre l’immigration clandestine. Cependant, en 2015, plus d’un million de demandes d’asile a été effectué, perturbant le fonctionnement normal de l’institution chargée d’étudier ces demandes et favorise de facto l’immigration clandestine[9]. Les discours des partis politiques, principalement d’extrême droite, usent de l’amalgame entre immigration et terrorisme. Ce discours s’étend à d’autres partis, lui accordant une influence conséquente. Si tous les États sont signataires de la Convention de Genève de 1951 portant statut des réfugiés, les demandes d’asile sont acceptées au compte-gouttes laissant les migrants dans l’obligation de se tourner vers les passeurs pour quitter leur pays en guerre.
 
En effet en Allemagne, le taux d’acceptation des demandes d’asile s’élevait à 49 % en 2014 et seulement à 21,6 % en France[10]. Benoit Bréville souligne ainsi un réflexe au protectionnisme de la part des États[11]. Par ailleurs, l’Union Européenne a créé le Système d’information Schengen pour les services de police européens, un fichier d’empreintes digitales et l’agence Frontex en 2005. Depuis 2000, elle a dépensé près de 11 milliards d’euros pour expulser les migrants clandestins et 2 milliards d’euros pour le contrôle des frontières[12].
 
Le risque terroriste est donc un argument utilisé afin de multiplier les mesures permettant une surveillance accrue et légitime les retours vers les pays d’origine des migrants. Ces mesures posent des questions humanitaires non-négligeables pour le Vieux Continent qui prône les droits de l’Homme débouchant ainsi sur le dilemme sécuritaire.

Le dilemme sécuritaire

Ces flux de migration posent tout d’abord des questions humanitaires. Le 3 Octobre 2013, un chalutier transportant 500 réfugiés prit feu au large des côtes de l’île italienne de Lampedusa faisant 360 morts[13]. Cette catastrophe parmi tant d’autres concernant des migrants souhaitant rejoindre les pays de l’Union européenne a fait la une des journaux. Dans ces conditions, une aide humanitaire est nécessaire en attendant les réponses aux demandes d’asile. Ces dernières sont accordées au niveau national et chaque pays possède sa propre interprétation de la loi. Elles sont ainsi difficiles à obtenir en plus d’une procédure relativement longue ce qui implique un nombre élevé de migrants qui se retrouvent bloqués.
 
Les flux migratoires depuis 2012 sont très importants et mettent à mal les politiques européennes de lutte contre le terrorisme notamment concernant les entrées illégales sur le territoire. La collecte et les échanges de données font l’objet de mesures supplémentaires successives pour tenter de les rendre plus efficaces. Toutefois, Didier Bigo souligne l’inefficacité de ces mesures, justifiées par la nécessité de prévention que les politiques martèlent pour en convaincre le plus grand nombre. Il s’avère cependant que le plus fonctionnel reste les instructions judiciaires avec les techniques traditionnelles[14].
 
L’importance des migrations montre alors les limites des politiques de lutte contre le terrorisme, notamment par l’absence de politique européenne commune concernant la délivrance de visas. L’Union Européenne doit donc faire face à un dilemme sécuritaire et la question est de savoir si elle préfère délaisser les droits de l’Homme au profit de la sécurité, ou bien revoir son fonctionnement afin de permettre un meilleur accueil, plus efficace, tout en permettant de garantir une certaine sécurité. Les politiques mises en place ont donc pour objet de dissuader les migrants de venir en Europe en raison des réticences de certains, des besoins de sécurité et des capacités d’accueil limitées des États-membres.
 
Cette dissuasion est pourtant inefficace et a pour conséquence de favoriser l’immigration clandestine, les migrants étant prêts à risquer leur vie et entraîne de fait des catastrophes humanitaires. Il s’agit donc d’un paradoxe puisque les mesures prises ont pour objectif de renforcer la sécurité alors même qu’elles favorisent l’immigration clandestine sur laquelle ces dernières demeurent inefficaces.
 
[1] WIHTOL DE WENDEN Catherine, « L’Europe et la crise des réfugiés », Études, Mars 2016, p. 9.
[2] Annexe 1 : Du corridor à l’impasse
[3] «Les principaux attentats en France depuis 2012», Le Monde, Juillet 2016
[4] WIHTOL DE WENDEN Catherine, « L’Europe et la crise des réfugiés », Op. Cit., p. 8.
[5] KHOSROKHAVAR Farhad, «Les profils pluriels du djihadisme européen», Le Monde, Mars 2016
[6] MORICE Alain, RODIER Claire, « Politiques de migration et d’asile de l’Union européenne en Méditerranée », Confluences Méditerranée, Avril 2013, p. 114-115.

[7] BIGO Didier, « La politique européenne de contrôles aux frontières. Re-situer les enjeux, changer l’imaginaire politique », Savoir/Agir, Février 2016, p. 15.

[8] Ibid., p. 16.

[9] BREVILLE Benoît, « Haro sur Schengen », Le Monde Diplomatique, Janvier 2016, p. 1.

[10] BREVILLE Benoît, «Le jeu de la demande d’asile», Le Monde Diplomatique, Janvier 2016.
[11] BREVILLE Benoît, « Haro sur Schengen », Op. Cit., p. 14-15.

[12] Ibid., p. 15.
[13] MANACH Jean-Marc, «Ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants», Le Monde Diplomatique, Mars 2014.

[14] BIGO Didier, “La politique européenne de contrôles aux frontières. Re-situer les enjeux, changer l’imaginaire politique ”, Op. Cit., p. 17.
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