Le Sénégal et la Côte d’Ivoire face à la menace islamiste AQMI, exemples du dilemme s’imposant à l’Afrique de l’Ouest

Par Vincent Badinier

Al-Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) est une organisation terroriste qui sévit principalement en Afrique sahélo-saharienne. Elle est l’héritière du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), dont la création remonte à la guerre civile en Algérie dans les années 1990. Commandée par l’émir Abdelmalek Droukdel, elle a changé de nom lors de son allégeance à Ben Laden en septembre 2006. AQMI devait s’acquitter d’une double mission : étendre son champ d’action à l’ensemble du Maghreb, puis à l’Europe et plus particulièrement à la France.

Avant 2001, le terrorisme était relativement bien contenu dans cette région. Mais AQMI s’est développée. D’abord implantée en Algérie, cette organisation a proliféré jusqu’à mener des opérations dans toute l’Afrique du Nord, que ce soit du Maghreb à la Corne de l’Afrique comme en témoigne l’image utilisée en arrière-plan par le blog consacré à « l’Afrique musulmane » qui illustre le dessein d’AQMI.

Carte AQMI
Bernard E. SELWAN KHOURY, traduit de l’italien par Esther Baron, « AQMI à la conquête du Sahel “islamique” un califat qui s’étend de la Mauritanie à la Somalie et qui risque d’investir entre autre l’Algérie La France contre l’Amérique », Outre-Terre, 2013, p. 244.

Al-Qaeda est très intéressée par ce territoire puisque c’est « un espace où elle peut recruter, entraîner et préparer des attaques vers les pays du Maghreb, du Sahel et peut-être d’Europe »[1].

AQMI prête allégeance à Al-Qaeda le 11 Septembre 2006, ce qui traduit le passage d’une organisation locale avec un agenda régional à une stratégie globale. Suite à cette allégeance, le projet d’AQMI est alors de fusionner les différents groupes présents en Afrique du Nord, notamment tunisiens et marocains, tentative qui se soldera par un échec[2]. Cependant, AQMI regroupe plusieurs mouvements islamistes et collabore avec des groupes insurrectionnels comme l’illustre la collaboration avec le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) dans la crise malienne.

D’autres organisations sont présentes dans cette région, que ce soit des organisations terroristes (Boko Haram, Ansar Dine) ou des mouvements contestataires comme les Touaregs ou les Toubous. Très présente en Algérie, en Libye, mais également au Mali et en Mauritanie, la question se pose aujourd’hui pour le Sénégal et la Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire directement visée par AQMI

Le 13 Mars 2016, une action terroriste a eu lieu à Grand-Bassam, station balnéaire en Côte d’Ivoire faisant 19 morts et de nombreux blessés. Celle-ci fut revendiquée par AQMI et illustre bien la menace que fait régner cette organisation sur toute la région. Cette attaque permet de faire deux observations. La première concerne le regain de puissance de l’organisation, alors même que celle-ci était sortie très affaiblie à la suite de l’intervention française militaire Serval au Mali, opération qui avait permis de réquisitionner de nombreuses armes et munitions en plus de déstabiliser le fonctionnement interne de l’organisation. La deuxième observation correspond à la capacité de mobilité d’AQMI. Cette organisation encourage la mobilisation rapide des moyens et des hommes et est donc capable de perpétrer diverses actions dans des pays différents[3].

Cette attaque démontre qu’aucun territoire n’est véritablement à l’abri. Elle illustre également l’importance des moyens de renseignement et de prévention dans la lutte contre ces attaques terroristes et plus encore la mise en place d’une réelle coopération opérationnelle entre les divers pays africains impliqués ainsi que leurs alliés.

Un risque de déstabilisation du pays

En outre cet attentat, surtout s’il devait préfigurer une implantation réelle d’AQMI en Côte d’Ivoire, pourrait avoir des répercussions économiques pour le pays, avec notamment un impact sur le tourisme[4] et les investissements étrangers.

Mais les répercussions pourraient être également d’ordres sociales. La Côte d’Ivoire est en pleine reconstruction nationale et se remet doucement des évènements sanglants du début des années 2000. Ces affrontements, marqués entre autres par un clivage violent entre les Chrétiens du sud et les Musulmans du Nord, pourraient bien attirer AQMI tenté par la volonté de réactiver ces veilles rancœurs entre les deux principales communautés religieuses du pays.

Ce pays a la particularité d’avoir des accords de défense et de sécurité avec plusieurs partenaires, en particulier la France avec la création en 2015 des Forces Françaises en Côte d’Ivoire (FFCI) qui ont pour objectif la formation des forces armées ivoiriennes[5]. Ce qui confirme la place de la France en tant que cible prioritaire pour la mouvance djihadiste. 

Le Sénégal comme enjeu pour l’organisation

Le Sénégal est également un pays ouest-africain devant faire face à la menace terroriste. Si cet État n’a pas encore connu d’attentat terroriste sur son territoire, la menace djihadiste reste très pesante et de nombreux interrogatoires ont été menés sur des personnes soupçonnées de préparer des attentats. De plus, des démantèlements ont eu lieu ; un groupe de Sénégalais qui a rejoint les rangs de Boko Haram a tenté de retourner au Sénégal afin de développer une cellule terroriste, mais ils sont arrêtés par les autorités à leur entrée sur le territoire.

Une cible de choix.

Il est en effet l’un des États les plus stables de la région et l’un des plus sûrs, qui accueillent plusieurs intérêts et ressortissants étrangers. Des partenariats sont conclus, avec la France mais également avec les États-Unis, afin d’améliorer la sécurité sur le territoire national. Une collaboration avec Frontex est ainsi négociée en 2013 incluant une section de lutter contre le terrorisme. Enfin, les budgets accordés aux services chargés de la sécurité du pays ont augmenté de façon considérable.

Ceci s’est accompagné de la demande d’un effort de sécurisation et de surveillance des lieux publics, notamment pour les hôteliers. Même si pour l’heure il n’y a encore aucun attentat sur le territoire national. De fait, la population reste majoritairement opposée à une répression gouvernementale ce qui rend la situation complexe, l’État voulant prévenir les risques d’attentats sans pour autant se mettre à dos sa population[6].

Le cas du Sénégal montre alors qu’AQMI a pour objectif d’étendre le plus possible son théâtre d’opération. L’opération Barkhane engagée par la France s’étend sur près de 3 000 km ce qui représente un défi en raison de la distance entre le centre de commandement basé à N’Djamena (Tchad) et les unités d’action (voir carte).

L’objectif des organisations terroristes souhaitant atteindre de nouveaux théâtres d’opération est d’élargir encore plus cette zone d’opération afin de rendre plus complexe le contrôle de la région, notamment en obligeant les forces en présence à se disperser pour couvrir tous les points sensibles. Ce faisant, elles espèrent aussi faire baisser la pression dans leur zone naturelle d’opération que représente le sud Sahara.

Pour ce faire, les groupes armés profitent des faiblesses inhérentes à cette région, en particulier la faiblesse des états et la porosité des frontières. Le rapport d’information déposé par la Commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale le 9 Juillet 2014 parle des « risques de la faiblesse »[7]. Le rapport souligne le fait « que la faiblesse d’un État puisse devenir une menace est un fait nouveau d’importance stratégique. […] des États se révèlent incapables d’exercer leurs responsabilités régaliennes […]. Un État qui ne contrôle plus ses frontières et son territoire peut devenir un sanctuaire pour des groupes criminels, un espace de transit des trafics, ou une base arrière de groupes terroristes permettant à ceux-ci de développer leur action à grande échelle »[8].

Philippe Errera, directeur chargé de la délégation aux affaires stratégiques (DAS) du Ministère de la Défense a notamment cité comme « risque de la faiblesse », les systèmes politiques qui sont « usés par l’exercice du pouvoir » et régis par la corruption[9]. Les organisations terroristes et rebelles profitent de ces brèches afin d’accomplir leurs objectifs. C’est donc un enjeu de taille pour les gouvernements africains qui impose des choix.

Le dilemme des gouvernements africains

La question de la propagation de la menace terroriste et plus particulièrement islamiste à travers AQMI se pose. Il s’avère qu’aucun État n’est véritablement à l’abri en raison du caractère transnational de l’organisation, ainsi que sa structure découpée en plusieurs bastions implantés à différents points de la région. Les services de renseignement, de police ainsi que l’armée sont des acteurs majeurs dans la lutte contre le terrorisme. Il est donc important de leur donner les moyens nécessaires.

Cependant, cette région est marquée par la pauvreté. Les économies actuelles ne permettent pas de faire bénéficier des revenus à la population la plus précaire. Pourtant, cette pauvreté et l’absence de perspectives pour l’avenir sont des facteurs qui poussent en particulier les jeunes à rejoindre les rangs d’organisations terroristes comme AQMI, ou encore l’Organisation État Islamique (OEI). Cette pauvreté endémique facile en outre la corruption, largement utilisée par les groupes terroristes pour parvenir à leurs fins.

Comme précédemment énoncé, la lutte contre la menace islamiste est rendue difficile par le caractère poreux des frontières. Ce caractère poreux est également renforcé par la continuité de groupes ethniques de part et d’autre des frontières et enfin, par un manque de moyens comme l’illustre la frontière entre le Mali et le Burkina-Faso, dépourvue de tout poste de contrôle sur environ 500km selon l’Ambassade de France au Burkina Faso[10].

Une fois de plus, le cas du Mali permet d’illustrer ceci, puisque les groupes insurrectionnels en cause ont été équipés grâce à des armes provenant de Libye après avoir traversé l’Algérie. Ces zones grises, de non-droit, sont les lieux propices pour augmenter la menace islamiste, car elles permettent des trafics en tout genre et donc des revenus non négligeables.

Le Sénégal a opéré un renforcement de ses frontières, notamment avec la Mauritanie afin de lutter contre cette menace. Ceci est un exemple que bon nombre de pays africains devraient suivre et met alors en évidence l’importance des collectivités territoriales et de la coopération régionale. Une décentralisation accompagnée de financements permettrait éventuellement de recouvrir la totalité des territoires et de réduire la superficie de ces zones grises.

Dès lors, les gouvernements en place doivent faire face à un dilemme : financer les acteurs de la lutte contre le terrorisme islamiste pour la rendre plus efficace, au risque de délaisser sa population dont la situation, plus que difficile, la poussera vers la contestation voire vers l’idéologie extrémiste, ou bien financer l’économie nationale afin que celle-ci soit plus bénéfique à toute la société civile, malgré la possibilité que les organisations islamistes s’implantent sur leur territoire.

[1] Sonia LE GOURIELLEC, « Les organisations combattantes irrégulières du Maghreb », Stratégique, 2013, p. 163.

[2] Ibid. Cit. p, 164.

[3] Samuel NGUEMBOCK, « Pourquoi la Côte d’Ivoire est-elle à son tour touchée par le terrorisme ? », IRIS, 15 Mars 2016, 

[4] Les investissements globaux du secteur privé sur 2012 à 2014 sont estimés à environ 140 milliards francs CFA (215 millions d’euros) avec pour résultats un taux de croissance moyen de 43 %. La contribution du secteur du tourisme au produit intérieur brut du pays était prévu de franchir la barre de 5 % en 2015 contre 0,6 % en 2011.

[5] Ibid. Cit.

[6] N’DIAYE Ramata, « Le Sénégal face à la menace terroriste », Classe Internationale, 7 Mai 2016, URL

[7] Commission de la défense nationale et des forces armées, Rapport d’information sur « l’évolution du dispositif militaire français en Afrique et sur le suivi des opérations en cours », Assemblée Nationale, 9 Juillet 2014, p. 111.

[8] Ibid., p. 113.

[9] Ibid., p. 112.

[10] Ibid. Cit., p. 118.

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