Véhicule-bélier, nouvelle arme de prédilection des terroristes ?

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Attaque véhicule-bélier Stockholm

Samedi 3 juin 2017, Londres endurait un nouvel assaut au véhicule-bélier, nouvelle arme de prédilection des terroristes, cette fois doublé d’une attaque à l’arme blanche, impliquant 3 terroristes et faisant 7 morts et 48 blessés. Les 3 djihadistes ont été abattus par les forces de police.

Alors que ce type d’attentat semble se généraliser, il semble important de rappeler que d’une part, l’attaque au véhicule-bélier n’est pas une tactique nouvelle, et que d’autre part, elle a autant de faiblesses que de forces.

Cet énième attentat est bien évidemment inspiré par la vague d’attaque du même type qui frappe l’Europe depuis l’année dernière. Mais elle est aussi en ligne directe avec la neuvième édition de Rumiyah[1], le magazine de l’Etat islamique, mise en ligne le 4 mai 2017 dans 10 langues. Dans ce numéro, il est présenté toute une série de recommandations à l’attention des militants de l’Etat islamique vivants en Occident (grassroot jihadist) pour répandre la terreur en tuant le plus d’infidèles possible.

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conseils Rumiyha pour les attaques au véhicule-bélier

Le magazine préconise par exemple l’utilisation de fausses annonces d’emplois, des offres de locations ou des articles à vendre sur des sites de vente entre particuliers, tels que Le Bon Coin, eBay ou autres, afin de sélectionner des cibles et leurs fixer un rendez-vous afin pour les assassiner.

Pour les prises d’otages de type assaut (type attaque du Bataclan), Rumiyah préconise de cibler les lieux très fréquentés tels que les boîtes de nuit, les salles de cinéma, les grands centres commerciaux ou les grands magasins, les restaurants populaires, les salles de concert, les campus universitaires, les piscines publiques, les patinoires couvertes et autres zones fermées à forte concentration de personnes, les jours où les forces de sécurité sont mobilisées en d’autres lieux pour des événements nationaux ou locaux. Les conseils fournis sur ce mode d’action démontrent clairement que la prise d’otage n’est aucunement destinée à négocier des revendications mais bien de perpétrer un carnage et d’inspirer la plus grande terreur possible.

Pour acquérir des armes à feu, Il est recommandé d’attaquer les armureries avec un véhicule bélier ou en contraignant le propriétaire du commerce les jours de fermeture afin de lui prendre ses clés ou le forcer à ouvrir son établissement.

Mais ce qui retient bien sûr le plus l’attention dans le contexte actuel est l’encouragement à mener davantage d’attaques terroristes à l’aide de véhicule-bélier. Le magazine allant jusqu’à fournir des conseils sur la façon de réaliser avec succès de telles attaques, comme par exemple en ciblant les grands rassemblements en extérieur, les conventions, les défilés, des rues congestionnées par une foule dense ou des marchés en plein air.

Véhicule-bélier: Une décennie de destruction

Les attaques terroristes par véhicule-bélier semblent être apparues à la une des journaux le 14 juillet 2016, lorsqu’un militant de l’État islamique lançait son camion dans la foule rassemblée sur la promenade des Anglais à Nice pour célébrer la fête nationale. La tactique avait en réalité fait son apparition pour la première fois en mars 2006, lorsqu’un djihadiste américain percutait avec son 4X4 un groupe d’étudiants à l’Université de Caroline du Nord. Il voulait, par ce geste, venger la mort de musulmans à l’étranger.

Deux ans plus tard, l’utilisation de la tactique se propage. À l’été 2008, les militants palestiniens, frustrés par leur incapacité à pénétrer le territoire israélien avec des engins explosifs ou des armes à feu, ont mené un grand nombre d’attaques par véhicules contre des cibles en Israël, en utilisant même deux engins de terrassement dans le processus. Le pays a été témoin de 48 assauts par véhicules entre le 13 septembre 2015 et le 1er novembre 2016 (source ministère israélien des Affaires étrangères), mais sans grand succès.

En août 2008, les militants ouïghours de la province chinoise du Xinjiang ont lancé un poids-lourd dans un groupe de policiers tuant 16 personnes. Cinq ans plus tard, d’autres militants ouïghours ont mené une opération similaire place Tiananmen, faisant cinq morts dont trois des auteurs dans le véhicule.

En Europe, deux djihadistes ont percuté avec leur véhicule un soldat britannique en mai 2013 à Londres, avant de l’achever avec un hachoir de boucher. En octobre 2014, un homme a poursuivi deux soldats canadiens avec sa voiture à Saint-Jean-sur-Richelieu, en tuant un avant d’être abattu par la police.

A la fin de l’année 2014, deux attaques similaires eurent lieu, d’abord Dijon, puis sur un marché de Noël à Nantes. En décembre 2016 à Berlin, un Tunisien fonçait à bord d’un camion sur un marché de Noël faisant 12 morts et 48 blessés. Le 22 mars 2017 à Londres, un Britannique converti à l’islam fonce avec sa voiture dans la foule sur le pont de Westminster, faisant au total quatre morts et une cinquantaine de blessés. Il a poignardé ensuite à mort un policier avant d’être abattu dans la cour du Parlement.

Le 7 avril dernier à Stockholm, un camion fonçait dans la foule sur une voie piétonnière et commerçante, faisant 5 morts et une quinzaine de blessés.

Dernière en date, l’attaque sur le London Bridge du 3 juin 2017, déjà évoquée en introduction.

“L’affirmation du magazine Rumiyah selon laquelle les attaques par véhicule-bélier sont parmi les formes d’attaque les plus létales est loin d’être vraie. En fait, la plupart aboutissent à des résultats relativement faibles au vue du nombre potentiel de victimes présentes au moment de l’assaut.”

Un succès relatif et accidentel des attaques par véhicule-bélier

Malgré ces tragédies, l’affirmation du magazine Rumiyah selon laquelle les attaques par véhicule-bélier sont parmi les formes d’attaque les plus létales est loin d’être vraie. En fait, la plupart aboutissent à des résultats relativement faibles au vue du nombre potentiel de victimes présentes au moment de l’assaut. La plupart des attaques palestiniennes n’ont entraîné aucun décès. En Israël, plus de personnes ont été tuées par des assauts armés ou des attentats suicides que par des assauts de véhicules.

Dans des pays comme la Syrie, l’Irak, la Libye ou encore l’Afghanistan, où des moyens plus efficaces sont aisément disponibles, comme les armes à feu ou les explosifs, les groupes armés n’ont à aucun moment été tenté d’utiliser des voitures-béliers, ou alors chargés d’explosifs. Mais lorsque les options sont limitées, comme c’est le cas pour les djihadistes Européens, ils sont forcés de se tourner vers des moyens de fortunes, moins mortelles, comme des armes blanches ou des véhicules.

Seuls trois attaques au véhicule-bélier ont produit un nombre de morts supérieurs à 10. Le premier était l’agression au Xinjiang. Mais le bilan a été alourdie du fait que les assaillants ont ensuite attaqué le poste de police à l’arme blanche et avec des grenades. La deuxième attaque est celle du marché de Noël à Berlin. Le bilan de douze morts est bien sûr trop élevé. Mais une attaque terroriste à l’aide d’une voiture piégée, d’un fusil d’assaut ou d’une veste-suicide aurait sans aucun doute causé un nombre beaucoup plus élevé de pertes humaines au regard de la concentration de personnes sur les lieux.

La troisième, l’attaque de juillet 2016 à Nice, reste à ce jour l’attaque au véhicule-bélier la plus meurtrière que le monde ait vu. L’attaque a fait 86 morts et plus de 400 blessés, en grande partie grâce à une combinaison de circonstances qui ont fonctionné en faveur de l’attaquant.

Tout d’abord, le site de la fête – une longue route sans obstacles et un très grand nombre de personnes– était un lieu idéal pour ce genre d’attaque. En outre, l’auteur a pu entrer en possession d’un camion de livraison avec un moteur puissant, pouvant ainsi se déplacer à grande vitesse. Le camion a également donné au suspect un prétexte pour contourner la sécurité et rester à l’intérieur du cordon prétendant qu’il faisait une livraison. Une fois qu’il a commencé sa course meurtrière, la police avait peu de moyens pour arrêter le camion alors que les spectateurs, bloqués par la densité de la foule, avaient peu de voies d’évacuation.

Sur la base du succès de Nice, Rumiyah recommande d’ailleurs que les assaillants favorisent l’utilisation de poids-lourds. En comparaison, l’édition 2010 du magazine Inspire d’Al Qaeda suggérait d’acheter un grand pick-up à quatre roues motrices et de souder des lames de charcuterie au pare-chocs, une installation qui attirerait à coup sûr l’attention.

Comment mettre un frein aux attaques par véhicule-bélier

La simplicité de cette forme de d’opération est ce qui la rend attrayante pour un attaquant potentiel. Cette simplicité et la difficulté inhérente à prévenir de telles agressions font du véhicule une forme d’attaque de plus en plus prisée pour les éventuels terroristes.

Dans les suites immédiates de ce type d’attaque, les pouvoirs publics ont instauré ou prolongé des états d’urgence à l’échelle nationale, augmenté les niveaux d’évaluation de la menace, déployé du personnel de sécurité supplémentaire dans les espaces publics, imposé des contrôles aux frontières plus stricts, une surveillance accrue des potentiels suspects et ont fait procéder à de douzaines d’interpellation.

Surnommé caractéristiques du paysage « anti-ramming », l’utilisation de barrières physiques – temporaires ou permanentes – est maintenant de plus en plus fréquente. Les planificateurs urbains ont commencé à intégrer ces obstacles dans les nouveaux plans d’aménagement urbain.

Malgré toutes ces mesures concrètes pour atténuer le risque d’attaques par véhicules, force est d’admettre qu’il est extrêmement difficile, voire impossible, de stopper un auteur déterminé.

D’une part, le montage d’une telle attaque est peu coûteuse. (Rumiyah suggère la location d’un camion de déménagement). Cette approche n’est pas sans précédent : Des camions de location ont été utilisés pour mener les attaques à la bombe de 1993 au World Trade Center et en 1995 à Oklahoma City, ainsi que dans l’attaque de Nice ou encore la dernière en date à Londres).

D’autre part, pour tout criminel les deux phases les plus critiques dans le cycle de planification d’une attaque sont l’acquisition de certains matériels sensibles nécessaires à la réalisation de son plan et la phase d’observation. Or, la planification d’une attaque de ce genre ne nécessite pas forcément une longue observation et il est impossible pour les forces de sécurité de contrôler toutes les locations de véhicule utilitaire. Quand ce dernier n’est pas tout simplement emprunté ou volé.

“Forte probabilité que cette tendance continue à se propager en Europe.”

Conclusion

Le terrorisme est un problème humain, pas technique, mécanique ou physique, et le passage à l’acte d’un terroriste de type loup solitaire ou d’une petite équipe, sans lien obligatoire avec les réseaux d’opérationnels de l’Etat Islamique, est très difficile à détecter. Les mesures de sécurité physique ne peuvent être utilisées que pour réduire le risque. L’impossibilité de séparer complètement la circulation des véhicules des piétons et des espaces publics augmente la forte probabilité que cette tendance continue à se propager en Europe.

L’important travail de détection et de prévention des forces de sécurité et des membres des services de renseignement parviennent à limiter le nombre d’attaque terroristes, ou à en minorer leur impact. Cependant, il est peu probable que la réintroduction de l’idée de «Fortress Europe» soit couronnée de succès à long terme.

Au lieu de cela, les forces de sécurité et les gouvernements doivent trouver le moyen d’adapter leurs pratiques à cette tendance d’attentat par véhicules-bélier et continuer d’anticiper les changements de tactique à venir.

 

 

[1] Cette publication a désormais définitivement remplacé le magazine historique Dabiq. Probablement une tentative de la part du groupe de transférer l’attention de ses partisans de Dabiq – ville syrienne imprégnée du symbolisme religieux que l’État islamique était sur le point de perdre – vers Rome et des prophéties centrées sur cette ville (Rumiyah en arabe). Pour que le message soit sans ambiguïté, le slogan du nouveau magazine met en avant la citation du leader de l’État islamique en Irak, Abu Hamzah al-Muhajir : “O muwahhidin (moudjahidines) réjouissez-vous car par Allah, nous ne nous reposerons de notre djihad que sous les oliviers de Rumiyah (Rome).

 

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